Histoire à peine croyable

Celle des retrouvailles, tant attendues, entre un élève et son professeur.
Mohamed Aouragh avait comme enseignant de français un certain Monsieur Serge Chappuis. Ils s’étaient connus, durant les années 1970, dans un lycée à Midelt, ville marocaine, au moyen Atlas. Ayant quitté le Maroc pour aller s’installer à Chambéry, en Savoie, en 1984. Mohamed se rendait, de temps en temps, à Aix-les bains où il avait pris l’habitude de se promener aux alentours du lac de Bourget, dit aussi lac de Lamartine.
Lors de ces promenades, l’ancien élève pensait toujours à son ancien professeur. A la vue de ce lac, des souvenirs se déroulaient devant ses yeux, ils lui faisaient rappeler ses années de lycéen, à Midelt. En classe, son ancien professeur, qui lui-même natif d’Aix-les bains, leur parlait souvent de la Savoie, de la poésie de Lamartine et d’autres poètes. Il encourageait aussi ses élèves à écrire, leur prêtait des livres, leur enregistrait des cassettes de musique qu’il distribuait à toute la classe…Bref, il était toujours serviable, disponible voire un très bon enseignant.
Ces souvenirs bien gardés, et beaucoup d’années se sont écoulées, l’ancien élève vivait toujours avec le grand souhait de revoir un jour Serge Chappuis, son ancien prof. Ce jour, tant attendu, vint, quand l’un de ses amis proches lui a appris qu’on parlait, dans un blog, de son professeur.
Epris toujours de cette envie inassouvie, Mohamed ne tarda pas de contacter le responsable du blog en question. Ce dernier, lui-même ancien élève du même enseignant, non seulement lui avait appris que M. Chappuis vivait non loin de Chambéry, mais lui communiqua aussi ses coordonnées. Ainsi, l’ancien élève a pu retrouver son ancien professeur.
Mais, ce qui fascine dans cette histoire, ce qui la revêtit du merveilleux et de l’extraordinaire. C’est que Mohamed Aouragh, ce natif du moyen Atlas, cet habitué à la splendeur majestueuse des montagnes et à la beauté magique des lacs, avait fini de faire de la poésie sa grande passion. Avec le temps, qui n’avait pas suspendu sen éternel vol, il s’est transmué de l’ancien contemplateur des cimes de Jbel Ayachi au promeneur solitaire des hauteurs de la Savoie.
Devenant, par alchimie du verbe, poète, sa verve créatrice s’avère intarissable, de festival en festival, de soirée en soirée, lors des récitals poétiques, infatigable, il ne cessait de clamer ses vers. Ses poèmes laissaient entendre des cris, retentissant en échos, reflets des cimes du moyen Atlas. Sa poésie lui sert d’une sorte de cordon ombilical qui le relie à ses racines, une façon de retrouver, au-delà des mots, la chaleur d’antan que dégageait le brasier ancestral.
Ces beaux poèmes, composés enfin par l’ancien élève, démontrent que les graines d’humanisme, semées dans son esprit, par son ancien prof, se sont bel et bien germées et abondent de fruits. L’élève est devenu poète, mais différemment de Lamartine, qui célébrait, dans son poème le « lac », la passion de l’amour. M. Aouragh, lui, par le biais de ses vers, ne cessait de faire entendre la voix des siens, les sans voix, laissés dans son pays natal. La voix de celles et de ceux qui souffraient en silence dans les petits villages reculés, dans les lointains bleds, où l’homme, réduit en être insignifiant, est laissé pour comptes.
Dans son poème « Regards des cimes », dédié à sa grand-mère, il dit :
Terre des souffrances
Ame humble et belle
Eternellement rebelle
Mémoire plombée
Incarcérée torturée
Extrait de « Cris du Maroc », Gap Edition.

Ces retrouvailles entre M. Aouragh et son ancien prof S. Chappuis concrétisent à merveille le proverbe marocain qui dit :
« Les hommes finissent par se rencontrer, alors que les montagnes ne se rencontrent pas ».

Rachid Fettah, enseignant, Maroc.

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